« On devient vieux quand on ne doute plus de rien et qu'on perd sa curiosité », rencontre avec Anne Thevenet-Abitbol & Charlotte Darsy
Pour prolonger les célébrations des 15 ans du Programme EVE, notre rubrique “Pratiquer” continue de mettre à l'honneur celles qui réinventent les codes du leadership.
Ce mois-ci, nous partons à la rencontre de Anne Thevenet-Abitbol, fondatrice du Programme EVE et aussi co-créatrice avec Charlotte Darsy, Healthy Aging Director chez Danone, du mouvement « NOLD » (Never Old). Plongez dans cet échange où l’âge ne devient plus un frein, mais un moteur d’innovation et d’inspiration.
Est-ce que la sororité a évolué ces dernières années ?
Anne Thevenet-Abitbol : Je me souviens avoir été invitée au premier Women's Forum en 2005, au cours duquel j’ai rencontré des femmes qui occupaient des postes de très hautes responsabilités, donc plus âgées. J’avoue qu’à l’époque je n’y ai trouvé aucun rôle modèles. C’était une génération de femmes qui avaient beaucoup sacrifié pour réussir et il n'y avait pas de sororité avec les plus jeunes. Le discours ambiant était : « Je ne vois pas pourquoi ce serait plus facile pour elle que pour moi, je ne vais sûrement pas lui faciliter la tâche ».
Aujourd’hui, il y a un changement radical de comportement en termes de sororité et de rôles modèles. On le voit avec Véronique Penchienati-Bosetta, la numéro 2 de Danone , que les gens louent pour son authenticité, alors que la génération d'avant imaginait qu'il fallait ressembler le plus possible aux hommes pour être crédibles. Ou en tout cas, qu’il fallait se battre pour y parvenir. Heureusement, ça a évolué depuis.
Selon vous, peut-on être un rôle modèle à n'importequel âge ?
Charlotte Darsy : Pour moi, un rôle modèle est quelqu'un qui, par son attitude et sa posture, montre aux autres que les choses sont possibles. Et cela vient de l'authenticité. La personne ne suit pas des rails, elle trace son chemin. Je pense que plus tu es aligné avec qui tu es, mieux tu es dans ta peau et plus tu auras envie d'aider le suivant. L'âge dépend donc plus de l'alignement avec soi que de l'expérience accumulée.
Anne Thevenet-Abitbol : J’ajouterai que comme son nom l'indique, un rôle modèle est quelqu'un qui te donne envie de lui ressembler. Toutefois, j'ai un rapport plus affectif aux gens, j'ai besoin d'admirer mais aussi d'aimer. Et cela demande des qualités professionnelles, mais surtout des qualités humaines ! Alors je rejoins complétement Charlotte, l’âge ne compte pas. En revanche il faut être suffisamment centré pour avoir une solidité intérieure capable de développer ces qualités humaines et d’inspirer les autres.
Qu’est-ce qui fait qu’une femme inspire à 20, 40 ou 70 ans ?
Anne Thevenet-Abitbol : Les femmes qui m'inspirent à 20 ans sont celles qui sont enthousiastes, travailleuses, curieuses, qui prennent les choses du bon côté... On a envie de les suivre ! Ce sont des femmes qui n'ont pas peur de perdre un bout de leur territoire ou de ne pas plaire en s'exprimant.
Charlotte Darsy : Entre 40 et 70 ans, nous pensons qu'il n'y a pas tellement de différence car c’est avant tout un état d’esprit. Tant qu'on a envie de faire les choses, on donne envie. Il faut simplement veiller à ne pas penser qu'à 70 ans on a tout fait et tout vécu, que c’était mieux avant ou penser qu’on est trop vieux pour agir.
Anne Thevenet : Et, bien au contraire, il faut garder la curiosité de ses 20 ans. On devient vieux quand on ne doute plus de rien et qu'on perd sa curiosité. Tant qu'on s’intéresse, on est intéressant, tant qu’on est passionné, on est passionnant !
Comment travaillez-vous à déconstruire les clichés liés à l'âge ?
Charlotte Darsy : Cela commence par agir comme on le sent, quel que soit notre âge, et c'est ce qu'on essaie de diffuser auprès de notre communauté Nold. On ne veut plus entendre quelqu’un dire « je n'ai plus l'âge de » ou « je n'ai pas l'âge de ». Si tu as un projet, si tu souhaites apprendre une nouvelle langue ou retourner à l'école, l'âge ne doit jamais être un sujet.
Anne Thevenet-Abitbol : Nous essayons de lutter aussi contre la double peine que peuvent subir les femmes. Celles-ci “perdent” parfois du temps dans leurs parcours de carrière quand elles ont des enfants, et ensuite, l'âge les attaque un peu plus tôt que l'homme dans le regard des autres. C’est là qu’intervient Nold. L'objectif est de définir un troisième temps, un temps élastique, une transition où l'on n'est ni jeune, ni vieux. Donner un nom comme "Nold Never Old" redonne de l'énergie. Tout à coup, vous êtes nommé non pas par défaut, mais par choix. On se crée une identité pour sortir de cette génération invisible, ce trou entre les jeunes et les vieux.
Déconstruire les clichés, c'est faire prendre conscience aux gens qu'ils ne sont pas des victimes mais qu'ils font partie de la solution. Si tu continues à prendre du plaisir, tu restes productif et enthousiaste. C’est une question d'attitude, d’état d’esprit, pas d’état civil.
On entend beaucoup parler de longévité : concrètement, qu'est-ce que ça veut dire et en quoi les organisations doivent-elles s'impliquer ?
Anne Thevenet-Abitbol : C'est de l'anticipation. On parle souvent de "bien vieillir", mais la longévité, c'est permettre à l'ensemble des collaborateurs, des plus jeunes aux plus vieux, de continuer à travailler pour l'organisation. C'est très rassurant pour un jeune de se dire : « tiens, ils s'occupent de leurs "vieux", donc je pourrai bien vieillir dans cette boîte moi aussi ».
Charlotte Darsy : D’ailleurs aujourd'hui, on ne veut plus seulement vivre vieux, on veut vivre en bonne santé. Dans les entreprises, c'est pareil, l'idée n'est pas de tenir le plus longtemps possible, mais de rester bien dans son rôle et dans sa contribution. On ne veut pas être vu "vieillissant ou grabataire", mais rester au top de sa forme dans une dynamique positive jusqu'au moment où l'on décide de partir. Néanmoins il y a encore des clichés à casser. On pense souvent que les seniors à partir de 45 ans ne sont là que pour transmettre aux plus jeunes. C’est faux ! Ils ont encore envie de contribuer et de créer. Si l'on vit jusqu'à 100 ans, on ne peut pas être considéré comme un senior incapable de rien dès 45 ans.
Anne Thevenet-Abitbol : La longévité, c'est rajouter de la vie aux années, et pas juste des années à la vie. Si tu continues à mettre de la vie dans ton boulot, il n'y a aucune raison d'être placardisé. Transmettre c'est chouette, mais continuer à produire en même temps, c'est tout aussi bien. Le rôle de l'entreprise est d'envoyer des signaux de reconnaissance et de continuer à former les gens, de les engager ensemble dans des projets de transformation et d’adaptation à un monde qui change (c’est en partie le rôle du Programme Octave. Autant de signaux qui montrent que l’entreprise.
Que diriez-vous à une femme qui se sent « trop vieille » pour entreprendre, changer, oser ?
Charlotte Darsy : J'ai l'impression qu'à partir d'un certain âge, il y a un avantage car on est libéré d'un certain nombre de contraintes. Les enfants ont grandi, il y a moins de charges familiales... C'est peut-être justement le bon moment pour se requestionner et se lancer.
Anne Thevenet-Abitbol : J’aurais aussi envie de lui demander : est-ce l'entreprise qui pense que tu es trop vieille, ou est-ce toi ? On se met souvent un plafond de verre sur la tête alors que l'entreprise ne nous a jamais rien dit. Il faut dénouer ce qui vient de soi et ce qui vient de l'organisation. Si tu te sens trop vieille parce que tu es fatiguée, pourquoi pas ? Mais dans ce cas, organise-toi différemment. L'idée est de rester curieux sur soi-même et sur ce que l'on a internalisé. On est plus en maîtrise de sa carrière qu'on ne l'imagine, à condition de prendre le temps de se poser, de réfléchir et de comprendre ses émotions qui sont autant de besoins non exprimés.