Parentalité et carrière : des trajectoires profondément genrées

Marie Donzel

Pour le magazine EVE

29 mai 2026

Une étude récente publiée par The Economist éclaire certains points autour des effets de la parentalité sur la carrière des femmes et des hommes et révèle les différents impacts des « responsabilités familiales » selon le genre : globalement, une baisse du taux d’activité pour elles. Voici quelques chiffres clés de cette enquête, décryptés par la rédaction du webmagazine EVE.

 

 

Avoir des enfants : un frein professionnel pour certain·e·s et un atout pour d’autres ?

Cette étude mené conjointement par des chercheurs de la London School of Economics (LSE) et Princeton University sur 134 pays révèle des effets distincts de la parentalité sur la carrière selon le genre. L’étude montre qu’en moyenne, ce sont 24% des femmes qui quittent le marché du travail l’année de la naissance de leur premier enfant et que 10 ans après, 15% en sont encore absentes.

 

En France comme dans la plupart des pays riches, le décrochage est plus important dans les premières années de la vie l’enfant, ce qui s’explique notamment par le coût élevé de la garde d’enfant. Ainsi, durant la première année de vie du bébé, on est à -37 points de pourcentage environ pour l’activité professionnelle des femmes. Dans d’autres pays comme les pays d’Afrique Sub-saharienne notamment, l’arrivée d’un enfant a peu d’incidence sur le taux d’activité des femmes puisque la plupart d’entre elles sortent du marché du travail avant, au moment du mariage. 

 

A l’inverse, le taux d’activité des hommes reste constant voire augmente légèrement avec l’arrivée d’un enfant. Une étude Insee de 2020 montre que les femmes salariées ou anciennement salariées, âgées de 25 à 49 ans, ayant des responsabilités familiales (un ou plusieurs enfants de moins de 15 ans) sont moins souvent en emploi (76%) que celles qui n’en ont pas (84%) tandis que les hommes ayant des responsabilités familiales sont plus nombreux à avoir un travail (91%) que les autres (82%).

 

L’étude de The Economist montre de manière assez intéressante que, dans les pays développés, 80% de l’écart entre le taux de participation au marché du travail des hommes et des femmes peut être expliqué par ce décrochage des femmes après la naissance du premier enfant, tandis que dans les pays les plus pauvres, la maternité n’explique que 10% de cet écart. 

 

Ces données semblent indiquer une persistance d’une organisation stéréotypée des fonctions sociales, positionnant encore trop souvent les hommes en « breadwinners » et plaçant les femmes en tension entre la figure de la « housewife » et celle de la « working girl ».

 

Par ailleurs, les inégalités face à l’emploi entre les hommes qui sont pères et ceux qui ne le sont pas interroge une éventuelle « prime à la parentalité » pour les hommes, que notre Rapport EVE et Donzel avait déjà pointé (page 40) tandis que les femmes subissent, à l’inverse, un coût en termes d’opportunités professionnelles. Plusieurs hypothèses pour expliquer ce phénomène : l’intériorisation inconsciente par les employeurs que la compagne d’un jeune père va « lever le pied » et que c’est donc le moment de confier à cet homme de nouvelles responsabilités ; la prégnance de l’imaginaire du « bon père de famille » réputé sérieux, stable et fiable contre l’idée commune qu’une « jeune mère » est davantage dans l’émotionnel et revoit ses priorités au profit de la vie affective et familiale ; ou encore les effets des écarts salariaux sur les arbitrages financiers des ménages encourageant les couples à faire le choix, à l’arrivée d’un enfant, de privilégier la carrière du mieux rémunéré (le plus souvent Monsieur).

 

 

Des conditions variables pour les parents salariés selon le milieu social

L’étude Insee nous apprend par ailleurs que le taux de chômage varie selon le secteur d’activité et le milieu social. Ce faisant, c’est chez les ouvrières que l’on retrouve le plus grand écart : 54% de celles ayant des responsabilités familiales sont en emploi contre 74% de celles qui n’en ont pas. Chez les cadres, 90% des femmes avec un ou plusieurs enfants ont un travail, contre 94% de celles n’en ayant pas.

 

La parentalité a par ailleurs une influence importante sur la gestion du temps chez les travailleuses. Ainsi, 45% des femmes salariées de 25 à 49 ans qui ont des responsabilités familiales déclarent qu’être parent a produit des conséquences sur leur situation professionnelle et 16% affirment que cela les a amenées à réduire leur temps de travail.

 

Le temps partiel est un point de repère important concernant les différentes réalités entre les hommes et les femmes ayant des enfants. Au global en 2024, 26,8% des femmes étaient en temps partiel contre 8,7% des hommes. Mais il existe des différences selon les catégories sociales. L’Insee nous dit qu’en 2019, les femmes cadres sont 21% à y avoir eu recours (dont 83% pour des raisons familiales) et les ouvrières sont 25% dans ce cas. Chez les hommes, seulement 2% des cadres sont en temps partiel (57% pour des raisons familiales) et 5% des ouvriers. Or, ce recours au temps partiel qui est 10 fois plus important chez les mères que chez les pères a des conséquences importantes sur le niveau de revenu sur le long terme. L’Ined nous informe notamment que l’arrivée du premier enfant entraîne en moyenne 30% de perte de revenus sur le long terme.

 

Pour une rénovation des politiques d’égalité professionnelle, ces données récentes remettent l’accent sur la nécessité de conduire des politiques d’égalité globales qui agissent concomitamment sur les écarts de condition entre femmes et hommes et entre populations favorisées et moins favorisées.

 

Plusieurs pistes sont à explorer : la mutation des politiques d’articulation des temps de vie, dont les effets sur la réduction des inégalités sont plus ou moins probants ; le renouveau de la lutte contre les stéréotypes et biais décisionnels afin de taper dans le noyau dur des assignations à des rôles genrés ; la banalisation de la parentalité des hommes à l’équivalent de la généralisation du travail des femmes ; le déploiement de stratégies de développement des talents incluant l’ensemble des populations, et pas seulement les cadres…

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