La récupération active, pas que pour les sportifs !

Gabrielle Pastel

Pour le magazine EVE

24 juin 2026

Après chaque édition de Roland-Garros, les projecteurs se braquent sur les vainqueurs. Leur talent, leur mental, leur technique sont disséqués sous toutes les coutures. Mais un autre facteur, moins spectaculaire et pourtant nécessaire, joue un rôle décisif dans leur réussite : leur capacité à récupérer. En tennis, le défi n'est pas seulement d'être rapide ou puissant, il faut être capable d'enchaîner jusqu'à soixante-dix matchs par an, parfois pendant quinze ou vingt ans de carrière. La performance ne dépend donc pas uniquement de la qualité de l'entraînement, elle repose aussi sur l'art de récupérer.

 

 

Roger Federer en a fait l'un de ses secrets de longévité... LeBron James investit chaque année plusieurs millions de dollars dans la préservation de son corps… Tous les grands sportifs, peu importe leur spécialité, ont compris une chose : la récupération n'est pas l'opposé de la performance, elle en est une composante. Comme le rappelle dans un entretien pour 24h Pierre Paganini, préparateur physique des sportifs Roger Federer et Stanislas Wawrinka : « La récupération est une partie active de l'entraînement. Quand on se repose, on n'est pas en vacances. Le but est de pouvoir mieux s'entraîner et de mettre en valeur le travail déjà accompli. » Une idée qui mérite peut-être de quitter les vestiaires pour entrer dans les entreprises.

 

 

 

La nécessité de la récupération active

Dans le sport, on distingue généralement deux formes de récupération. La récupération passive qui consiste à interrompre l'effort et à laisser le corps se reposer, et la récupération active qui consiste à maintenir une activité légère après l'effort comme la marche, la natation douce, les étirements et le vélo à faible intensité. L'objectif n'est pas de poursuivre l'entraînement mais d'aider l'organisme à retrouver son équilibre. En favorisant la circulation sanguine, ces activités permettent un meilleur apport en oxygène et en nutriments, tout en participant à la réduction de l'inflammation et de la fatigue musculaire.

 

Et les bénéfices sont largement documentés. Une étude publiée en 2010 dans l'International Journal of Sports Medicine a d’ailleurs montré que des triathlètes obtenaient de meilleures performances après une séance de récupération active dans l'eau qu'après une journée complète de repos passif. D'autres travaux plus récents comme ceux du International Journal of Environmental Research and Public Health, soulignent que l'activité légère favorise l'élimination des déchets métaboliques et réduit la sensation de fatigue musculaire. Le constat est simple : pour progresser, il faut organiser sa récupération.

 

 

 

Pourquoi continuons-nous à l'oublier au travail ?

Cette logique nous paraît évidente lorsqu'il s'agit du corps des sportifs. Pourtant, nous peinons à l'appliquer à notre propre activité professionnelle. Dans de nombreuses organisations, la pause reste associée à une interruption de la production, une parenthèse tolérée mais rarement valorisée. Comme si la performance dépendait uniquement du temps passé à produire. Or, notre cerveau fonctionne lui aussi selon des cycles d'effort et de récupération.

 

 

Les recherches sur les rythmes biologiques montrent que notre vigilance fluctue naturellement au cours de la journée. Dès 1957, les spécialistes du sommeil Nathaniel Kleitman et William Dement ont mis en évidence l'existence de cycles ultradiens : des séquences biologiques de 80 à 120 minutes qui se répètent tout au long de la journée et s'inscrivent dans le rythme circadien de vingt-quatre heures régulant nos phases d'éveil et de sommeil.  Durant ces séquences, notre fréquence cardiaque, notre activité cérébrale, notre tension musculaire et notre niveau d'attention varient naturellement.

 

Autrement dit, la baisse de concentration qui survient après une heure ou deux de travail continu n'est pas un manque de motivation, c'est un phénomène physiologique normal. Pourtant, nous continuons souvent à lutter contre ces signaux. Nous retardons la pause, sautons le déjeuner et enchaînons les réunions jusqu'à saturation. Résultat : un système nerveux maintenu sous tension permanente finit par s'épuiser. La clarté mentale diminue, la capacité de décision se dégrade et les erreurs se multiplient.

 

 

 

La pause n'est pas du temps perdu

Le Code du travail français prévoit au minimum vingt minutes de pause après six heures de travail consécutives selon l' article L3121-16. Mais réduire la récupération à une obligation réglementaire serait passer à côté de son véritable enjeu. Une pause n'est pas un temps de non-travail, c'est un temps de régulation.

 

Marcher quelques minutes, sortir du bureau, prendre un café avec un collègue, changer d'environnement, s'étirer, respirer ou simplement laisser son attention vagabonder sont autant de formes de récupération active. Le psychologue et professeur à Harvard Tal Ben-Shahar distingue d'ailleurs plusieurs niveaux de récupération : les micro-pauses de quelques minutes dans la journée, les pauses quotidiennes, les coupures hebdomadaires et les vacances.

 

Toutes répondent à la même logique : permettre au corps et à l'esprit de se régénérer afin de maintenir durablement leur capacité d'action. La popularité des techniques comme la méthode Pomodoro repose d'ailleurs sur cette intuition : alterner volontairement les phases de concentration et les phases de récupération améliore davantage la performance que la recherche d'une concentration continue. Certaines entreprises expérimentent déjà des réunions en marchant, des séances de sport sur la pause déjeuner ou encore le fameux Oxfam Trailwalker, cette marche de 100km sans arrêt et en équipe.

 

 

 

Redonner de la valeur aux temps qui comptent

Par ailleurs, la récupération ne concerne pas uniquement les individus, elle concerne aussi les collectifs. Catherine Delgoulet, professeure au Conservatoire national des arts et métiers (CNAM), invite à redonner de la valeur à ce qu'elle appelle les « temps qui comptent » : les temps d'échange sur le travail, de transmission des savoirs, de formation, de débat ou de construction collective des règles. Ces moments sont souvent considérés comme improductifs parce qu'ils ne génèrent pas immédiatement de résultats mesurables.

 

Pourtant, ils participent directement à la santé des salariés et à la qualité du travail produit. Néanmoins, la difficulté à accorder une place à la récupération n'est pas anodine. Elle reflète une conception plus large de la performance héritée de la révolution industrielle : produire davantage, plus vite, avec moins de ressources.

 

 

Comme le souligne le directeur de recherche INRAE au laboratoire de Reproduction et Développement des Plantes (RDP) au sein de l'ENS de Lyon, Olivier Hamant dans Antidote au culte de la performance, nos organisations sont devenues des machines d'optimisation permanente. Nous cherchons simultanément l'efficacité (atteindre nos objectifs) et l'efficience (le faire avec le moins de moyens possible). Mais cette logique atteint aujourd'hui ses limites : burn-out, désengagement, démissions massives et fatigue généralisée témoignent des fragilités d'un modèle fondé sur la tension permanente.

 

 

 

La nature offre une autre leçon

Les écosystèmes les plus résilients ne sont pas ceux qui maximisent leur rendement à court terme. Ce sont ceux qui préservent leur capacité à absorber les perturbations, à s'adapter et à se régénérer. Olivier Hamant appelle cela la robustesse, et nous invite à considérer que le roseau qui plie sous le vent sans rompre est souvent plus robuste que l'arbre rigide qui résiste jusqu'à casser.

 

 

Peut-être est-ce là l'enseignement le plus précieux que les sportifs de haut niveau peuvent transmettre au monde du travail : la performance durable ne repose pas sur l'intensification permanente de l'effort, elle repose sur l'alternance entre engagement et récupération. Autrement dit, la question n'est plus seulement de savoir comment travailler plus efficacement, mais comment récupérer suffisamment pour continuer à bien travailler demain.

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