Ce mois-ci, nous partons à la rencontre d’Eva André, athlète de haut niveau et membre de l'équipe de France d’apnée, pour bousculer nos représentations de la performance. Un échange sans filtre qui balaie la culture du chiffre à tout prix et démontre comment la durabilité du geste et la force du collectif redéfinissent la réussite.
Ta vision de la performance a-t-elle évolué depuis le début de ta carrière ?
Eva André : Complétement. Avant, j'avais une vision très chiffrée de la performance. L'ultime étalon c'était la quête du chiffre à tout prix. Aujourd'hui, je m’inscris plutôt dans une vision de performance à long terme. Je cherche toujours à progresser, à ajouter des mètres, mais cela doit se faire proprement pour que ma carrière soit la plus longue possible. Le chiffre doit être la conséquence du geste parfait, et non pas l'objectif en soi.
On a tendance à imaginer cette profession comme quelque chose d'assez solitaire, car sous l'eau, tu es seule. Mais j'imagine qu'il y a une dimension collective forte, un entourage derrière toi. Comment influence-t-il ta performance individuelle ?
Eva André : La performance serait impossible toute seule ! D’abord parce que, sans le collectif, il n'y a pas de sécurité. Or sans sécurité, on ne peut pas descendre. C'est l'équipe qui donne la possibilité de lâcher prise, et en cela c'est assez exceptionnel.
Ensuite, je suis suivie par un coach et entourée de plusieurs amies qui sont aussi compétitrices. Cette expérience collective donne l'envie et les moyens de se dépasser. J’ai la chance de plonger dans un environnement ultra-compétitif et stimulant. Cela permet de s'inspirer mutuellement et d'aller puiser chez les autres les clés qui nous manquent.
À quel moment de ton parcours tu as pris conscience du fait que tu pouvais, toi aussi, inspirer les autres ?
Eva André : C’est venu lorsque j'ai commencé à partager mes expériences sur LinkedIn. Des managers et des dirigeants sont venus me voir en me disant : « Est-ce que tu ne pourrais pas venir parler à mes collaborateurs ? Je pense que ça leur plairait. » C'est là que je me suis rendu compte qu'il y avait une vraie demande de la part des entreprises. D'avoir un regard différent, de s'inspirer d'autres récits. J’ai alors pris conscience que mon parcours ne servait pas qu'à moi, qu’il pouvait être utile à d'autres. C'est quelque chose de très précieux qui élève énormément, mais cela apporte aussi une vraie responsabilité.
Dans le monde du travail, on associe souvent le leadership à quelque chose de masculin, qui prend de la place et en impose. Tu es une jeune femme, athlète de très haut niveau. As-tu l'impression, par ta position, de bousculer les imaginaires autour de la puissance et du leadership ?
Eva André : Je pense avoir une approche de la puissance et de la performance qui est peut-être un peu plus féminine. Mais ce n'est pas quelque chose que je cherche à intellectualiser ou à travailler, c'est une démarche de pure authenticité. Pour moi la clé du leadership, quand on est une femme qui ne correspond pas nécessairement aux codes prédéfinis (et c'est aussi vrai pour les hommes qui ne rentrent pas dans les cases du leadership classique), c'est vraiment l'authenticité. C'est cette façon de dire : « OK, je vais me battre avec mes propres armes, avec ce que je suis, et je ne vais pas essayer de me travestir pour plaire ou pour avoir de l'influence. »
Je n'ai pas envie de prendre une posture qui ne me ressemble pas. Les premières fois que je suis montée sur scène, c'est ce qui a touché les gens. Le fait que je me présente telle que je suis, sans endosser un costume de conférencière ou de grande sportive. Je suis comme tout le monde, il se trouve juste que je vis des choses un peu exceptionnelles. D’ailleurs je dis souvent que ma carrière est un peu un malentendu. Je suis arrivée au bon endroit au bon moment, j'avais un talent pour ça et j'ai rencontré les bonnes personnes. Mais sur scène, je suis exactement comme le public. Mon quotidien sort des codes, mais au fond, on vit tous les mêmes choses. C'est ce que je trouve fascinant dans les passerelles avec le monde de l'entreprise : le rapport à l'échec, les questions de résilience ou le besoin de s'appuyer sur une équipe compétente... Les défis sont les identiques.
Justement, quel est ton rapport à l'échec ?
Eva André : Un peu comme tout le monde. J'essaye de le fuir et de l'éviter autant que possible, mais quand il est là, il faut composer avec. Je ne suis pas spécialement partisane du discours qui dit que les échecs n'existent pas et qu'il n'y a que des leçons. Parfois, l'échec est juste énervant, il coûte du temps et de l'argent. Tant qu'on peut l'éviter grâce à une recette qui marche, faisons-le. Mais quand il est là, il est de notre responsabilité d'en faire quelque chose d'autre, quelque chose de plus grand. C'est ce que j'essaie de mettre en place, même si ce n'est pas évident quand on a le nez dedans. Mais l'idée, c'est de se dire : « Je n'ai pas le pouvoir sur tout ce qui m'arrive, en revanche, ma responsabilité est d'en faire quelque chose pour que cet échec ne signe pas la fin de ma carrière. »
As-tu l'impression que c'est par cette authenticité que tu arrives à inspirer les autres à oser, eux aussi, sortir des sentiers battus et dépasser leurs peurs ?
Eva André : J'ai l'impression d'y arriver, oui. Et c'était assez surprenant pour moi, car je suis pourtant pleine de doutes et de craintes. La peur d'échouer ou de ne pas être à la hauteur est constamment là. Mais c'est précisément en la communiquant que je touche les gens, parce qu'ils se reconnaissent. En leur parlant de mes propres failles, je leur parle un peu d'eux. Ils se disent : « Si elle a peur et qu'elle y va quand même, c'est que c'est possible pour moi aussi. » Ce rapport honnête à la peur et à la déception donne aux autres les clés pour se dépasser. C'est de se dire : OK, c'est difficile, OK, on peut avoir peur, mais ce n'est pas impossible.
Comment fais-tu pour continuer à te réinventer et éviter que l'on plaque sur toi une image figée ?
Eva André : C'est très dur, car la pression est forte. Quand j'ai commencé à être médiatisée et à donner des conférences, j'étais hyper fière de présenter ma plongée à 90 mètres. Sauf que l'année suivante, il faut y retourner, et quand ça ne marche pas, il peut y avoir un syndrome de l'imposteur dont il est très difficile de se défaire. Je pense que la seule solution pour résister à cette pression-là, c'est d'être entouré de gens pour qui votre valeur va au-delà de vos résultats.
Car il faut s'efforcer de dissocier les choses. Il y a ce que j'ai fait, il y a ce que je raconte aujourd'hui et toutes les leçons que j'en ai tirées, mais cela ne résume pas toute mon identité. C'est un travail essentiel, et c'est pareil pour quelqu'un qui met beaucoup d’énergie dans son travail et accède à un poste très convoité : il faut garder en tête qu'on n'est pas que ce titre ou cette fonction. Cela permet de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier et d'alléger la pression du résultat. C'est pour ça que j'essaie de diversifier au maximum mes casquettes. Ce n'est pas évident parce qu'un projet de performance comme celui-ci prend beaucoup de place dans ma vie, mais j'essaye aussi de garder de la place pour d'autres cercles. L'apnée est une chose, mais elle ne me définit pas entièrement.
Aujourd'hui, la vision de la performance évolue. Elle s'éloigne de la pression individuelle pour devenir plus collective, plus durable et plus à l'écoute du corps. Selon toi, quelles sont les compétences clés à travailler pour l'avenir ?
Eva André : Je pense que ce sont le relâchement, la souplesse et le plaisir. J'aime beaucoup cette phrase : « Sous l'eau, rien ne se conjugue à l'impératif. » C'est vrai dans n'importe quel milieu adverse, là où les ressources sont limitées et où la pression est forte. L'impératif ne fonctionne pas, ni sur le corps ni sur l'esprit.
La compétence essentielle pour durer, maintenir une carrière longue et porter des objectifs ambitieux, c'est de cultiver l'appétit de la performance. Dès que l'on rentre dans des logiques purement comptables ou chiffrées, on se coupe de son corps et de ses sensations. La compétition exige de performer à l'instant T, ce qui n'est pas toujours propice à l'écoute de soi. Nourrir cet appétit et ce plaisir est le seul moyen de ne pas s'épuiser et de rester engagé sur la durée, quel que soit le domaine.