Scientifiquement, on appelle une femme qui n’a jamais accouché, nullipare du latin « nullus », aucun et « parere », enfanter. Cette dénomination concerne un vaste panel de femmes : les femmes qui vont accoucher mais qui ne l’ontjamais encore fait (une femme enceinte pour la première fois, avant son accouchement, est considérée comme nullipare), les femmes qui n’accoucheront jamais car elles ne peuvent pas avoir d’enfants pour des raisons médicales et/ou socio-économiques ... Et enfin les femmes qui n’accoucheront jamais car elles ne veulent pas d’enfants.
Selon une récente étude IFOP, ce dernier cas concerne 30% des femmes en âge de procréer. Ce chiffre particulièrement élevé semble révéler un changement dans les mœurs par rapport à l’importance, voire l’évidence du projet familial ainsi qu’une certaine disruption dans l’assignation systématique du rôle de mère aux femmes. A quel point ce changement se vérifie-t-il et quel est le vécu de ces femmes qui choisissent la nulliparité ? Décryptage.
La liberté au cœur du renoncement
La première raison que semble évoquer la plupart des femmes qui choisissent de ne pas enfanter, c’est un besoin de liberté. C’est ce que nous confirme Chloé Chaudet, autrice du livre J’ai décidé de ne pas être mère : « lorsqu'on lit les travaux sociologiques sur le sujet, la volonté de liberté est partagée par tous les réfractaires à l'impératif de parentalité ». Liberté de quoi ? Des contraintes organisationnelles et économiques (un enfant, ça coûte cher) de la maternité...
Chez certaines femmes encore, le désir de maternité est absent depuis toujours. Elles expriment un manque d’intérêt pour la parentalité, ce qui les a conduits à ne jamais tenir cette question comme centrale dans la projection de leur futur. Il est tout de même important de noter que cette posture de mise à distance du projet parental est plus présente (ou plus exprimée ?) chez les hommes qui ne souhaitent pas avoir d’enfants que chez les femmes.
Carrière et ascension sociale : le poids du choix
Pour beaucoup, ne pas avoir d'enfant est aussi une stratégie professionnelle consciente. Chloé Chaudet l’exprime en ces termes : « Je constate qu'à certains moments, ne pas avoir d'enfant est un avantage. Au terme de colloques ou de journées d'étude, je me retrouve très souvent à prendre l'apéritif post-congrès avec des collègues masculins ou des femmes un peu plus âgées. Je peux alors jouer dans la cour de celles et ceux qui se retrouvent dans les moments où se font les carrières ».
Ces moments de socialisation informelle, cruciaux pour les promotions, sont de fait plus accessibles sans charges familiales. Aux États-Unis, des études montrent que dans les milieux ouvriers, l'ascension sociale est fréquemment corrélée à l’abandon du projet parental. Pourtant, cette situation est à double tranchant. Si ces femmes accèdent plus facilement à des postes de responsabilité, elles subissent une pression accrue.
Employeurs et collègues considèrent souvent qu’en l’absence de famille, leur disponibilité est illimitée. Comme si, hors de la sphère domestique, seule la responsabilité professionnelle existait.
Un acte politique et écologique
Enfin, choisir de ne pas enfanter peut s’inscrire dans la réalisation de convictions personnelles et politiques. Pour Margaret Movius, l’une des pionnières des études sur le choix volontaire de ne pas avoir d’enfants, le seul moyen d’atteindre véritablement l’égalité entre homme et femme est de rester sans enfant.
Ainsi, la conscience des inégalités de partage de la charge parentale et domestique qui contraint les femmes à tous les endroits de leurs vies (travail, cercle social, épanouissement personnel) pousse certaines femmes vers la non-maternité. D’autres évoquent aussi des raisons écologiques. L’incertitude du monde de demain et notamment de l’état de notre environnement poussent certaines à refuser de donner naissance à une génération qui aura à vivre les conséquences du mode de vie des générations précédentes.
Une libération encore stigmatisée
Malgré cette évolution, les femmes qui ne souhaitent pas avoir d’enfants sont encore fortement stigmatisées, se voyant contraintes d’expliquer leur choix et recevant un certain nombre de remarques déplacées voire violentes. Comme si, en surface on considérait la possibilité pour les femmes de s’extraire de la maternité mais qu’en pratique, on refusait l’actualisation de cette possibilité. L’idée que femme = mère est encore assez fortement présent dans nos sociétés tant et si bien que certaines femmes n’ayant jamais exprimé un désir d’enfants déclarent avoir eu le besoin de consulter un professionnel par peur d’avoir un problème psychologique important.
Ce besoin social de justifier l’absence de désir d’enfant découle de l’invention de l’« instinct maternel ». Ce concept, né avec la Révolution Industrielle, visait à stabiliser la société en encourageant les mères ouvrières à rester au foyer. Avant cette période, les enfants étaient vus comme une ressource supplémentaire dans les classes laborieuses et comme l’assurance d’une continuation de la lignée chez la noblesse, les femmes nobles s’occupaient d’ailleurs rarement de leurs enfants.
Le monde du travail face à de nouvelles contradictions
Aujourd’hui on parle beaucoup de conciliation des temps de vie plutôt que d’équilibre vie professionnelle et vie familiale. Cette nouvelle nomenclature vise une meilleure inclusion des situations de chacun en dehors du travail. Dans une mouvance de reconsidération de la place du travail dans la vie des individus, l’idée fait son chemin qu’il existe d’autres obligations et d’autres centres de gravité dans la vie des individus que la famille et le travail et qui participent à leur équilibre physique et psychique.
Cependant, il existe encore des différences significatives entre le discours et la pratique. D’une part, l’introduction d’une certaine considération pour les contraintes personnelles des individus au travail s’est faite par la visibilisation de l’impact des contraintes familiales sur l’emploi et particulièrement sur l’emploi des femmes. Si aujourd’hui, de nombreuses dispositions permettent une meilleure conciliation des contraintes familiales, la maternité constitue encore aujourd’hui un frein important dans la carrière des femmes. Au niveau mondial, c’est en moyenne 24% de femmes qui quittent le marché du travail cinq ans après la naissance de leur première enfant.
D’après une enquête de l’INSEE,63% des travailleuses déclarent une conciliation des obligations professionnelles et familiales difficile. Il y a donc encore des efforts à faire de ce point de vue. D’autre part, cette priorité historique donnée aux obligations familiales dans les politiques de conciliation des temps de vie a des conséquences à la fois positives et négatives sur les femmes qui n’ont pas d’enfants.
D’une part, elles sont privilégiées par les employeurs pour des postes à responsabilité et ont une meilleure ascension professionnelle. D’autres part, on estime que leur manque d’obligation familiale constitue un manque d’obligation tout court en dehors du travail et on exige d’elles une plus grande disponibilité. Ulrich Beck, sociologue et auteur de La Société du risque, ironisait que la société de marché est pensée comme une société sans enfant : « Le marché du travail exige de la mobilité sans tenir compte des situations personnelles. Le couple et la famille demandent le contraire ».
Ainsi, les femmes sans enfants sont à la fois les grandes gagnantes et les grandes perdantes de ce système. Nombre d’entre elles évoquent une certaine injustice liée à la déconsidération de leurs obligations, à la priorisation des parents au niveau des congés par exemple, et à davantage d’empathie et de conciliation envers les parents. De plus, même si elles parviennent dans leur vie personnelle à se soustraire aux injonctions et contraintes de la maternité, elles peuvent subir de la part des collègues, employeurs, recruteurs ce qu’on appelle la présomption de maternité : l’assignation systématique d’un projet maternel à toutes les femmes en âge de procréer.
Ainsi, ce simple préjugé peut desservir même les femmes qui cherchent à s’extraire des contraintes maternelles sur leurs carrières. Il est donc important de respecter le choix de chacun et chacune concernant son désir ou non d’être parent et d’encourager les entreprises à aller vers des modèles plus flexibles et plus inclusifs de la diversité des situations de vie tout en étant conscient de la charge mentale et des changements sans précédent qu’impliquent la parentalité et encore plus la maternité.