Beaucoup de personnes associent la réussite aux talents ou aux résultats. Au fil des années, votre définition de la « réussite » a-t-elle évolué ? Que signifie-t-elle pour vous aujourd’hui ?
Ma compréhension de la réussite a profondément évolué au fil des années. Lors de mon enfance, dans une zone rurale du Zimbabwe, réussir signifiait avant tout sortir de la pauvreté, accéder à l’éducation et construire un avenir différent pour moi-même et mes enfants. L’éducation était pour moi un chemin vers la liberté, la dignité et l’autodétermination.
Aujourd’hui, je comprends que la réussite personnelle n’est qu’un point de départ. Elle ne se mesure pas seulement aux diplômes, aux récompenses, à la reconnaissance ou aux portes qui s’ouvrent devant nous. Elle se mesure aussi aux portes que nous ouvrons pour les autres.
Pour moi, réussir consiste à mettre tout ce que j’ai appris, acquis et vécu au service de celles et ceux qui n’ont pas eu les mêmes opportunités. Cela signifie construire des écoles, offrir des bourses d’études, apporter l’eau potable et des ressources éducatives aux communautés rurales, et créer des institutions qui continueront à servir bien après mon départ.
Mon ambition n’est pas simplement d’éduquer un enfant ou de transformer un village. Elle est de créer des voies durables grâce auxquelles des générations d’enfants, en particulier des filles, pourront révéler leur potentiel, poursuivre leurs rêves et devenir des leaders au sein de leurs communautés.
La réussite ne se mesure donc pas uniquement au chemin que j’ai parcouru. Elle se mesure aussi au nombre de personnes qui peuvent aller plus loin parce que j’ai contribué à leur ouvrir la voie.
Vous avez poursuivi des rêves que beaucoup ont dû juger impossibles. Comment êtes-vous restée fidèle à vous-même et à vos ambitions alors que tout semblait vous pousser à abandonner ?
J’ai appris très tôt que les circonstances peuvent décrire l’endroit où vous vous trouvez, mais qu’elles n’ont pas le pouvoir de déterminer la personne que vous pouvez devenir.
Enfant dans une région rurale du Zimbabwe, j’ai été mariée très jeune, je suis devenue mère adolescente et j’ai vécu dans des conditions qui rendaient l’accès à l’éducation presque impossible. Pourtant, je portais en moi une vision. Ma mère m’avait encouragée à écrire mes rêves sur un morceau de papier puis à l’enterrer dans la terre. Ce geste simple a donné une existence physique à mes rêves. Ils n’étaient plus de simples souhaits : ils étaient devenus une promesse que je m’étais faite à moi-même.
Il y a eu de nombreux moments où le chemin m’a semblé insurmontable. J’ai poursuivi mes études tout en élevant mes enfants, traversé des épreuves et continué à avancer même lorsque les progrès étaient douloureusement lents. Je suis restée fidèle à mon ambition en me rappelant que mon rêve était plus grand que ma situation du moment. J’ai également compris que poursuivre des études n’était pas un acte d’égoïsme. C’était un acte de libération, capable de transformer l’avenir de mes enfants et, à terme, celui de ma communauté.
Lorsque le monde nous dit que nos rêves sont impossibles, nous devons revenir à cette petite voix intérieure qui sait pourquoi nous avons commencé. Le courage ne signifie pas que la peur ou l’épuisement disparaissent. Il consiste à faire le pas suivant malgré tout.
Je n’ai pas tout accompli d’un seul coup. J’ai avancé une leçon après l’autre, un examen après l’autre, une opportunité après l’autre, une décision courageuse après l’autre. Mon rêve est resté vivant parce que de nombreuses personnes m’ont soutenue et encouragée à ne jamais l’abandonner.
Quel rôle les personnes qui croient en vous ont-elles joué dans votre capacité à réussir ?
Les personnes qui ont cru en moi ont vu des possibilités que je n’étais pas encore capable de voir en moi-même. Leur confiance est devenue un pont entre celle que j’étais et celle que je suis devenue.
Ma mère a été l’une des premières à croire en mes rêves. Bien qu’elle ait eu très peu de moyens matériels, elle m’a offert quelque chose d’inestimable : la permission d’imaginer une autre vie. Ma famille, mes enseignants, mes amis, mes mentors, les donateurs et les partenaires qui ont croisé mon chemin ont également contribué à faire vivre cette vision à différentes étapes de mon parcours.
Aucune réussite véritable ne se construit entièrement seule. Derrière chaque accomplissement se trouve souvent une communauté de personnes qui ont encouragé, ouvert une porte, partagé leurs connaissances, fait des sacrifices ou simplement dit : « Je te vois. Je crois en toi. »
Cette confiance s’accompagne aussi d’une responsabilité. Lorsque des personnes placent leur foi en nous, nous devons l’honorer par notre intégrité, notre persévérance et notre engagement au service des autres. Leur soutien ne devrait pas s’arrêter à notre propre progression ; il devrait se multiplier à travers les vies que nous touchons.
C'est cet état d'esprit qui anime le travail que nous menons aujourd'hui. Chaque école que nous construisons, chaque élève qui reçoit une bourse et chaque communauté rurale qui accède à l’eau ou à des ressources éducatives représente un cercle de confiance. Quelqu’un a cru en moi, j’ai appris à croire en moi-même, et aujourd’hui notre action aide des enfants à croire en leurs propres possibilités.
Avez-vous toujours eu à cœur de redonner ? À partir de quel moment la réussite cesse-t-elle d’être centrée sur soi pour devenir un moyen d’aider les autres ? Que vous apporte aujourd’hui le fait de redonner ?
Le désir de redonner a toujours été profondément lié à mon parcours, car je n’ai jamais considéré mon histoire comme uniquement la mienne. Je viens d’une communauté où les rêves de nombreuses jeunes filles ont été interrompus par la pauvreté, le mariage précoce et un accès limité à l’éducation. Je savais que si je parvenais à trouver un chemin, j’avais la responsabilité de revenir pour aider d’autres personnes à l’emprunter à leur tour.
Il n’y a pas eu un moment précis où la réussite a cessé d’être seulement une affaire personnelle, c’est plutôt le sens que je lui donne qui a évolué. À chaque étape de mon parcours universitaire, je prenais davantage conscience qu’un diplôme accroché à mon mur aurait peu de valeur si une autre jeune fille restait privée d’école.
Lorsque j’ai écrit mes rêves pour la première fois, c’étaient des rêves personnels. C’est alors que ma mère m’a dit quelque chose de si profond que cela a changé ma manière de voir le monde. Elle m’a dit : « Tererai, tes rêves auront davantage de sens s’ils sont liés à ta communauté. »
Cette conviction a conduit à la création de la Tererai Trent International Foundation, puis de la Tererai Trent International School. Notre ambition est de proposer des bourses pour les filles et les garçons, une éducation de qualité, l’accès à l’eau potable, des infrastructures alimentées à l’énergie solaire, des bibliothèques, des laboratoires scientifiques et des opportunités durables pour les communautés rurales. Nous travaillons également à créer un fonds pérenne capable de protéger et de porter cette mission pour les générations futures.
Redonner donne du sens et de la plénitude à ma vie. Cela relie la petite fille que j’étais, qui aspirait à recevoir une éducation, aux enfants dont nous nourrissons aujourd’hui les rêves. Chaque fois que je vois une jeune fille entrer dans une salle de classe avec confiance, une famille retrouver l’espoir ou une communauté commencer à imaginer un avenir différent, je me rappelle que la transformation est possible.
Pour moi, redonner n’est pas un acte de charité. C’est une question de justice, d’humanité partagée et d’Ubuntu : « Je suis parce que nous sommes. » C’est la conviction que notre réussite individuelle ne prend tout son sens que lorsqu’elle contribue au bien commun.