Dans le cadre des 15 ans du Programme EVE, la rubrique « Pratiquer » continue d’explorer les trajectoires de celles qui contribuent à transformer le monde à leur échelle. Ce mois-ci, rencontre avec Élisabeth Laville, fondatrice d’Utopies et pionnière du développement durable en entreprise.
À travers son parcours, ses engagements et sa vision du leadership, elle nous invite à repenser notre pouvoir d’influence, qu’il s’exerce au sein d’une entreprise, d’un territoire ou de la société tout entière. Un entretien riche et inspirant sur l'engagement, l'action collective et la capacité de chacune et chacun à faire bouger les lignes.
On entend souvent que chacun a un rôle à jouer face à la crise écologique à travers ses choix quotidiens. Selon vous, quelle part de la réponse relève réellement de la responsabilité individuelle ? Et quelles sont les limites de cette logique des « petits gestes » ?
Élisabeth Laville : Je pense qu'il faut sortir de l'opposition entre action individuelle et action collective, car les deux sont indispensables.
Je crois profondément au pouvoir de l'exemplarité individuelle. Nos choix quotidiens, notamment de consommation, sont aussi des choix politiques. Il ne faut donc pas négliger cette dimension. D'abord parce qu'elle apporte une forme de cohérence et d'apaisement. Ensuite parce qu'elle est nécessaire, même si elle ne suffit pas. Tout l'enjeu est de transformer ces choix individuels en capacité d'action collective, capable de faire évoluer les marques, les offres ou encore les politiques publiques.
L'étude Faire sa part de Carbone 4 montrait qu'un individu très engagé pouvait réduire jusqu'à 45 % de son empreinte carbone. Dans un scénario plus réaliste, on se situe plutôt autour de 20 %. Or, pour atteindre les objectifs climatiques, il faudrait réduire nos émissions d'environ 80 %. Autrement dit, même si 20 % représente déjà un effort considérable, une grande partie du chemin repose sur les entreprises, les infrastructures, les systèmes énergétiques ou encore les politiques publiques.
Mais ce n'est pas parce que l'individu ne peut pas tout qu'il faut minimiser son rôle. Car au-delà des chiffres, il existe un phénomène essentiel : celui des minorités actives. Comme le disait Margaret Mead : « Ne doutez jamais qu'un petit groupe de citoyens conscients et engagés puisse changer le monde. C'est même la seule chose qui l'ait jamais fait. » Toute l'histoire du changement social montre que les transformations commencent souvent avec une minorité déterminée. Lorsqu'un certain seuil est atteint, entre 10 et 20 % d'une population selon certaines études, les normes évoluent, les comportements se diffusent et un effet de bascule devient possible.
C'est au fond une raison d'être optimiste. Le pouvoir de l'individu reste réel, même s'il ne suffit pas à lui seul. Et dans une période où l'on a parfois le sentiment que les avancées politiques ou économiques ralentissent, c'est précisément le moment de ne rien lâcher : ni sur l'engagement individuel, ni sur les minorités actives, ni sur les formes d'action collective qu'elles sont capables de faire émerger.
Justement, si l'on prolonge cette idée de pouvoir d'agir, pourquoi l'échelle locale est-elle si stratégique pour répondre aux défis écologiques ?
Élisabeth Laville : Sur les sujets écologiques, le local est stratégique parce que c'est l'échelle qui redonne la main et le pouvoir d'agir. Bruno Latour l'expliquait très bien. Face à un problème global comme le climat, chacun finit par se sentir trop petit. Cette disproportion nourrit l'impuissance, voire l'éco-anxiété.
Or c'est faux, parce que chaque tonne de CO₂ non émise compte. Le climat est un problème d'accumulation : chaque tonne qui n'entre pas dans la "baignoire" des gaz à effet de serre fait une différence. Certes, les efforts que nous faisons aujourd'hui produiront leurs effets sur le temps long, et nous n'en verrons probablement pas tous les bénéfices de notre vivant. Mais cela ne les rend pas moins nécessaires.
D’autant que le territoire peut prendre plusieurs formes. Un immeuble, un quartier, une ville, une région... Il n'y a pas une seule bonne échelle, mais ce sont autant de lieux où l'on peut commencer à agir concrètement. Je repense souvent à Wangari Maathai. Elle a commencé en plantant des arbres dans son coin du Kenya avant de mobiliser des millions de femmes à travers le Green Belt Movement. Et c'est souvent ainsi que les choses se passent. Les transformations commencent localement avant de changer d'échelle.
Pour moi, le territoire c’est donc le meilleur endroit pour commencer à changer le monde sans attendre que tout change ailleurs.
Peut-on vraiment faire bouger les lignes sans être là où se prennent les décisions ? Faut-il investir ces espaces de pouvoir pour avoir davantage d'impact ?
Élisabeth Laville : On peut déjà changer les choses sans être au sommet. Toute l'histoire des minorités actives le montre. Cela dit, il ne faut pas en conclure que la présence des femmes dans les lieux de pouvoir est secondaire. Si l'on imaginait un monde où 89 % des chefs d'État et 94 % des dirigeants de grandes entreprises étaient des femmes, cela nous semblerait aberrant. Pourtant, c'est exactement la situation inverse que nous connaissons aujourd’hui. Et sur laquelle il nous faut agir.
Je ne dis pas que les femmes seraient naturellement meilleures. Même si je pense qu'il existe parfois, notamment dans le rapport aux générations futures et à l'interdépendance, une sensibilité particulière. Mais ce qui est sûr, c'est que la diversité des regards et des expériences enrichit les décisions. Un monde dirigé presque exclusivement par des hommes se prive de la moitié de l'intelligence collective et n'appréhende probablement pas les défis dans toute leur complexité.
C'est particulièrement vrai aujourd'hui, dans un monde qui est en train de chavirer, où de multiples transitions se croisent et se bousculent. Nous avons besoin de perspectives variées pour comprendre et agir. C'est d'ailleurs ce que montrent de nombreuses études. Les entreprises les plus mixtes sont aussi, globalement, de meilleures entreprises en matière de croissance, d'innovation ou de performance. Pourtant ce qui me frappe toujours, c'est que cela reste l'un des secrets les mieux gardés de l'économie contemporaine !
De manière plus personnelle, qu'est-ce qui vous a donné envie d'agir à une plus grande échelle ?
Élisabeth Laville : Je ne crois pas qu'il y ait eu un moment précis, cela s'est construit par étapes. Au départ, je cherchais simplement un travail qui ait du sens pour moi. Puis j'ai constaté que ce type d'entreprise n'existait pas vraiment, alors j'ai créé UTOPIES.
J'étais aussi très inspirée par des pionnières comme Anita Roddick, parce qu'elles démontraient qu'on pouvait agir à grande échelle en partant de presque rien. C'est d'ailleurs pour cela que j'avais voulu traduire son livre. Ce qui me frappe avec The Body Shop, c'est que l'entreprise a connu une histoire mouvementée. Pourtant, cela m'a montré que ce n'est pas toujours l'entreprise qui compte le plus, mais l'influence qu'elle exerce. Tout ce qu'Anita Roddick a apporté au secteur continue à vivre aujourd'hui. Le commerce équitable, les cosmétiques naturels, certaines pratiques de sourcing ou encore une autre façon de parler aux femmes se sont diffusés bien au-delà de The Body Shop. Beaucoup de marques appliquent aujourd'hui ces principes sans même savoir d'où ils viennent.
Avec le temps, j'ai compris qu'il existait différentes façons d'avoir de l'impact. On peut agir à travers son entreprise, mais aussi à travers les idées que l'on diffuse, les récits que l'on construit, les personnes que l'on inspire. Il y a aussi tous les effets que l'on ne voit pas. Des années plus tard, François Lemarchand m'a raconté que l'un des premiers rapports développement durable réalisés avec Nature & Découvertes avait contribué à nourrir la réflexion qui a conduit à l'une des premières lois françaises sur le reporting des entreprises. Je l'ignorais totalement. Nous ne savons jamais vraiment ce que produisent les idées que nous mettons en circulation. C'est pourquoi je crois profondément à cette phrase de Victor Hugo : « Rien n'est plus puissant qu'une idée dont l'heure est venue. »
Une fois au pouvoir, qu’est-ce qui permet selon vous de transformer réellement le modèle d’une entreprise ?
Élisabeth Laville : Ce qui me frappe chez beaucoup de dirigeantes, avec toutes les exceptions que cela comporte, c'est leur volonté de faire de leurs convictions le moteur même de leur modèle économique, et non un simple supplément d'âme. Leurs valeurs ne sont pas à côté du business, elles sont davantage au cœur des décisions et des arbitrages quotidiens. Cela ne les empêche ni d'avoir des dilemmes, ni de faire des erreurs, mais leurs convictions irriguent souvent plus profondément leur manière de diriger.
C'est exactement ce que nous essayons de promouvoir chez Utopies et, d'une certaine façon, à travers le mouvement B Corp. L'enjeu n'est pas seulement de rendre les entreprises moins mauvaises en réduisant leurs impacts négatifs tout en continuant le business as usual. L'ambition est plutôt de devenir intrinsèquement une force de changement positif, ce qui suppose de repenser le modèle lui-même. Et cela conduit à une autre idée qui me paraît essentielle : aucune entreprise ne peut relever seule les défis que nous avons devant nous. C'est d'ailleurs un sujet qui prend de plus en plus d'importance dans les standards B Corp, avec une place croissante accordée à l'action collective.
Face à des enjeux systémiques, la réponse passe souvent par la coopération plutôt que par la performance individuelle. Et je pense que les femmes ont parfois davantage cette capacité à raisonner ainsi. Les hommes sont souvent socialisés dans une logique où il faut réussir seul, se distinguer, être meilleur que les autres. Bien sûr, cette injonction existe aussi pour les femmes. Mais j'ai le sentiment que beaucoup de dirigeantes acceptent plus facilement l'idée que certaines transformations ne peuvent se faire qu'en collectif. Or, quand on regarde l'ampleur des défis environnementaux et sociaux que nous avons à relever, il me semble assez évident qu'aucun acteur ne pourra y parvenir seul. Si nous ne faisons pas ensemble, nous n'y arriverons pas.
Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser aux femmes qui doutent encore de leur capacité à faire bouger les lignes ?
Élisabeth Laville : Au fond, nous sous-estimons souvent notre pouvoir d'influence. Nous ne voyons pas toujours les conséquences de nos actes. Mais le pouvoir de l'exemplarité est immense. Alors bien sûr, on a le droit de se tromper, d'être parfois incohérent. Mais il ne faut pas attendre d'avoir toutes les compétences, toutes les certitudes ou toutes les autorisations pour agir.
Pour moi, cela implique aussi de cultiver sa singularité plutôt que de chercher à la faire taire. C'est souvent là que réside ce que chacun peut apporter de plus utile au monde. Cela suppose également de bien s'entourer, de choisir des personnes qui vous donnent de l'élan et de l'énergie pour avancer. Et puis, s'il fallait adresser un message particulier aux femmes, ce serait celui-ci : osez prendre votre place. Parce que le monde ne changera pas si celles qui ont envie de le transformer restent sur le bord du chemin.
Propos recueillis par Elise Assibat