L'Intelligence artificielle est-elle intelligente ?

Marie Donzel

Pour le magazine EVE

20 mars 2026

Interroger l’essence même de l’intelligence, c’est affronter une notion aussi familière qu’insaisissable. Le terme semble aller de soi, presque intuitif, et pourtant il résiste à toute définition simple. Est-ce la faculté de raisonner, de comprendre et d’inventer ? Ou bien est-ce une combinaison plus subtile de capacités cognitives, sociales et créatives ? Vaste question puisque la définition même de ce concept s’inscrit dans un contexte historique et social donné, qui façonne ce qu’une société choisit de reconnaître et valoriser comme une marque d’intelligence. Alors comment tenter de s’y confronter ? Décryptage. 

 

L’hégémonie de l’intelligence logico-mathématique

 

Prenons d’abord la définition de l’Académie Française qui définit l’intelligence comme la « faculté de comprendre, de concevoir, de connaître, et notamment la faculté de discerner ou d’établir des rapports entre des faits, des idées ou des formes pour parvenir à la connaissance ». Dans cette perspective, l’intelligence renvoie à la capacité d’analyse et à l’aptitude à établir des liens.

ll est par ailleurs communément admis que l’intelligence implique une certaine rapidité de traitement cognitif : les personnes intelligentes réfléchiraient plus vite. Dans le langage courant, de nombreuses expressions relient ainsi intelligence et rapidité. Dire de quelqu’un qu’il a « un esprit vif » ou qu’il « est une flèche » est considéré comme un compliment et un gage d’intelligence.

Si l’on retient cette définition centrée sur la performance et la rapidité, une question surgit presque mécaniquement : que se passe-t-il lorsque des systèmes capables d’absorber et d’analyser des volumes gigantesques d’informations en un temps record entrent en scène ? Les modèles d’IA générative par exemple, entraînés par des corpus massifs (comptez 500 milliards de mots et 175 milliards de paramètres seulement pour ChatGPT 3 NDLR), illustrent précisément cette capacité à traiter et restituer l’information à une vitesse que l’humain ne peut égaler. Mais réduire l’intelligence à la vitesse de raisonnement serait une simplification.

 

L’intelligence : une pluralité de formes

 

Si l’IA permet bien quelque chose de positif c’est qu’elle pousse à réévaluer la suprématie de l’intelligence logico-mathématique, longtemps considérée comme la référence, au profit d’une vision plus large des compétences humaines. Pour le psychologue cognitiviste, professeur de neurologie à Boston et enseignant à la Harvard Graduate School of Education, Howard Gardner, il n’existe pas une intelligence, mais plusieurs, indépendantes les unes des autres. Dans son ouvrage Frames of Mind, The Theory of Multiple Intelligences publié en 1983, le psychologue évoque ainsi six autres formes d’intelligence :

 

    1. L’intelligence linguistique

Soit la capacité à manier les mots avec finesse : argumenter, convaincre, raconter, transmettre. Elle inclut aussi l’aptitude à apprendre d’autres langues, et avec elles, d’autres cadres de pensée puisque changer de langue, signifie souvent changer de perspective. Les avocats, de par leur aptitude à convaincre l’autre par le discours, en sont des exemples parlants.

 

    2. L’intelligence interpersonnelle

Annoncer une nouvelle difficile, par exemple, ne relève pas seulement de l’information factuelle, mais du choix du moment et du ton. Cette dimension relationnelle échappe à toute logique purement statistique. Et c’est précisément là que réside la plus value du médecin, ou de tout professionnel du soin, par rapport à un système algorithmique. Non pas seulement dans la connaissance médicale mais dans la manière d’humaniser l’information et de “prendre soin” du patient. 

    3. L’intelligence intra-personnelle

Elle renvoie à la capacité à se connaître soi-même : identifier ses émotions, comprendre ses motivations, reconnaître ses limites et ses forces. Cette lucidité intérieure permet de mieux décider, de mieux réguler ses réactions et, paradoxalement, de mieux interagir avec les autres. En effet, sans conscience de soi, difficile d’exercer pleinement son discernement.

    4. L’intelligence visuo-spatiale 

C’est la capacité à se repérer, à visualiser mentalement des formes. Elle soutient le sens de l’orientation autant que l’imagination. Architectes, pilotes et ingénieurs mobilisent cette faculté pour transformer des représentations mentales en réalisations concrètes. 

    5. L’intelligence corporelle-kinesthésique

Elle désigne l’aptitude à mobiliser son corps avec précision, coordination et intention. Il ne s’agit pas seulement d’habileté physique, mais d’une véritable intelligence du geste où chacun utilise le mouvement pour créer et exprimer. Danseurs, comédiens, sportifs, mais aussi artisans en sont des illustrations concrètes.

 

    6. L’intelligence musicale

Complémentaire de l’intelligence corporelle, elle renvoie au sens du rythme et à sa reproduction pour faire ressentir. La musique ne relève pas uniquement de la technique ou de la justesse d’une note et les artistes, capables de nous procurer des frissons ou même des larmes à l’écoute d’un morceau, nous le prouvent. 

 

Un nouveau projet de société 

 

Dès lors, l’IA peut donner l’illusion d’incarner certaines formes d’intelligence, notamment logico-mathématique ou même parfois linguistique. Elle permet ainsi de réduire nos potentielles erreurs. Mais n’oublions pas, nous rappelle Marie Donzel, experte en innovation sociale, qu’elle « est entraînée sur des données humaines, donc nourrie de nos propres productions, de nos manières de faire, de parler, de penser, et d’argumenter ». Aussi, la différence fondamentale n’est peut-être pas dans la performance brute, mais  réside dans notre capacité, en tant qu’êtres humains, à mobiliser simultanément plusieurs formes d’intelligence, à les articuler selon le contexte, l’émotion, et selon nos histoires et nos expériences personnelles. 

 

La vraie question n’est donc peut-être pas de savoir qui de l’humain ou de la machine est le plus performant. Elle est ailleurs. Selon Marie Donzel, « elle touche à l’hégémonie d’une vision réductrice de l’intelligence, centrée presque exclusivement sur le raisonnement. » Depuis bien trop longtemps, l’intelligence logico-mathématique domine nos critères d’évaluation : notes, classements et même tests de QI. Mais est-ce réellement cela que nous voulons continuer à valoriser ?

 

Aller au-delà de la performance suppose de déplacer le regard. Comme le souligne Marie Donzel, « celui que l’on devrait valoriser n’est pas seulement celui qui produit le livrable le plus rapide ou avec le moins d’erreurs. C’est aussi, et peut-être surtout, celui qui sait travailler avec les autres, apprendre en continu et se remettre en question ». Autrement dit, celui qui comprend qu’un projet est une aventure collective avant d’être un résultat.

 

D’ailleurs, un indice ne trompe pas. D’après le Forum Économique Mondial, parmi les métiers les moins menacés par l’automatisation figurent ceux du soin et du lien. Un.e coiffeur.se, par exemple, ne se contente pas de couper des cheveux, cette personne accueille, écoute et conseille. Elle porte une responsabilité symbolique forte puisqu’elle a un pouvoir sur notre apparence, notre image et parfois même notre confiance en soi. Personne ne confie facilement ce type de moment à une machine. Non pas parce qu’elle serait incapable de reproduire un geste technique, mais parce que l’expérience humaine ne se résume pas à l’efficacité du geste.

 

Alors quelle conception de l’intelligence voulons-nous promouvoir ?  Une intelligence réduite à l’optimisation et à la vitesse ? Ou une intelligence capable de relation et de responsabilité ? Si l’IA nous oblige à reconsidérer notre vision sur l’intelligence, alors ce débat dépasse largement la seule dichotomie homme/machine et devient, dès lors, un choix de société.

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