La rubrique « Pratiquer » de votre newsletter poursuit les festivités des 15 ans du Programme EVE. À cette occasion, nous partons à la rencontre des figures emblématiques du leadership féminin. Ces femmes qui ont bousculé les codes entrepreneuriaux, culturels ou politiques, et qui éclairent la voie pour celles qui souhaitent, enfin, oser.
Pour ouvrir les portes de 2026, on a rencontré Myriam Cohen-Welgryn, Directrice Générale de L'Oréal Beauté Dermatologique, auteure de « Et tu oseras sortir du cadre ! » (Harpercollins, 2018). Son moteur ? Contribuer à alléger les difficultés des autres et avoir un impact positif durable. « C'est ce qui me fait me lever le matin », confie-t-elle. Entretien.
Vous étiez là à la première édition du Programme EVE il y a 15 ans. Quel changement avez-vous vu s'opérer en 15 années d'EVE ?
Myriam Cohen-Welgryn : Tellement de choses ont changé ! Entre-temps, il y a eu MeToo, des révolutions sociales… Le féminisme a pu enfin devenir explicite. J'ai toujours été féministe, mais au début de ma carrière, c’était presque une insulte. Oser le mot était courageux à l'époque. Aujourd’hui, ce qui est génial, c'est la prise de conscience de la réalité systémique du problème. Ce qui était implicite a pu devenir explicite. Je n'ai plus besoin d'expliquer pourquoi je suis féministe. Nous sommes désorrmais dans la correction des biais : les biais que les hommes ont dans la façon de juger la performance des femmes, et les biais que les femmes ont qui les empêchent d’avancer.
Tout ça est guidé par une conviction : un monde en équilibre est un monde plus épanouissant pour tous. Je le vis au quotidien, car dans ma division, il n'y a pas assez d'hommes. Après avoir longtemps travaillé sur les freins des femmes, je me bats désormais pour que les hommes se sentent en confiance et osent rejoindre le secteur de la beauté. On a besoin des hommes autant que nous avons besoin des femmes. Et ce « déséquilibre inversé » nous rappelle bien que ce n’est pas uniquement une question de femmes, mais de diversité, de points de vue et d'harmonie.
À quel moment avez-vous pris conscience de votre capacité à inspirer ?
Myriam Cohen-Welgryn: À mon sens c’est très beauvoirien : on n'est pas rôle modèle, on le devient par le regard des gens. Et je pense à un moment de ma carrière en particulier. Lorsque j'étais directrice, au comité de direction de L'Oréal France, notre patron commençait les réunions à 8h00. Or, je tenais absolument à emmener mes enfants à l'école. Je suis allée lui demander de décaler la séance de trente minutes. Il m'a répondu : « Si je vous l'accorde, tout le monde me le demandera. C’est non. »
Je suis donc arrivée systématiquement en retard, comme un acte de désobéissance. Je rentrais dans la salle, je le regardais, il me regardait, et il savait qu'il y aurait un scandale s'il osait faire un commentaire. Des gens, à ce moment-là, m'ont dit : « Tu as un courage de dingue ! Moi, j'aimerais oser faire ça. » Je le raconte en souriant maintenant, mais ça ne me faisait pas rire du tout. À chaque fois que j'étais devant la porte, je prenais une grande respiration.
Je pense qu'on devient rôle modèle quand nos actes témoignent du courage de rester soi-même, qui parlent de congruence et qui disent à d'autres qui n'osent pas : « C'est possible. »
Comment un rôle modèle peut-il inspirer les autres à sortir des sentiers battus ?
Myriam Cohen-Welgryn: Je pense que lorsqu'on a réussi, on a un devoir de responsabilité de soutenir les autres. Je le prends très au sérieux, et je passe beaucoup de temps à aider les femmes à comprendre la co-responsabilité. Cela passe par trois leviers.
D'abord, en désamorçant le perfectionnisme qui devient paralysant. Il faut choisir les sujets sur lesquels la perfection est nécessaire et ceux où c'est une perte de temps.
Puis en affirmant son ambition. Quand on est une femme, on attend souvent moins de nous. Il est fondamental d'aller chercher au fond d'elles-mêmes l'ambition qu'elles n'osent pas exprimer, même à elles-mêmes. Dans l'entreprise, il y a plein de gens qui croient que si on ne demande pas, c'est qu'on ne peut pas.
Enfin, il faut comprendre que les règles de l'entreprise ne sont pas les règles de l'école. Le « faire-savoir » est aussi important que le savoir-faire. Il faut aussi sortir pour se faire connaître, car il est essentiel de pouvoir cultiver son réseau.
Comment continue-t-on de se réinventer lorsqu'on projette une image de rôle modèle sur soi ?
Myriam Cohen-Welgryn : C'est précisément en restant soi-même que l'on évolue. Et c'est en étant curieux, en s'intéressant qu'on change et qu'on a d'autres façons d'inspirer.
Le monde dans lequel on vit est en mutation radicale. Toutes ces révolutions technologiques nous amènent à nous ajuster. Et l'idée est de s'ajuster en restant congruent. Par exemple, j’ai d'abord pensé que ces nouvelles technologies étaient extraordinaires pour la flexibilité des femmes. Puis pendant le Covid, j'ai un peu déchanté, car les femmes avaient la charge de tout le travail domestique. Et si depuis, la généralisation du télétravail offre des choses formidables pour permettre de faire coexister toutes ces vies, cela pose d'autres aussi problématiques. C'est un équilibre à trouver. Mais c’est dans ce contexte de changement qu'on est forcément amené à changer soi-même.
Si vous aviez un dernier conseil à partager avec la Communauté EVE pour qu'elle puisse oser entreprendre à son tour, lequel serait-ce ?
Myriam Cohen-Welgryn : Restez curieux et osez être vous-mêmes. Mais pour oser être soi, il faut d'abord savoir qui l'on est et identifier ce qui nous meut. C’est par notre moteur profond que l’on excelle. Alors cherchez ce qui vous fait vibrer, et osez la congruence.