À quoi servent nos contradictions ? Entre mécanisme de survie et miroir des inégalités

Elise Assibat

Pour le magazine EVE

28 Janvier 2026

Vouloir protéger le climat, tout en prenant l’avion, prôner l’équilibre vie pro-vie perso, et envoyer des mails à 21h.... Pourquoi notre cerveau semble-t-il se complaire dans l’incohérence ? Loin d’être un simple bug, la contradiction est un mécanisme humain fondamental, à la fois levier de survie sociale et miroir d’inégalités persistantes.

 

 

Pour comprendre son fonctionnement, nous avons rencontré Hugo Mercier chercheur en sciences cognitives à l'Institut Jean Nicod, rattaché au CNRS et à l'ENS et Johanna Luyssen journaliste à Libération depuis 10 ans et autrice de Mères solos, le combat invisible (Éd. Payot). Décryptage.

 

 

De quoi parle-t-on ?

Inutile de chercher l’unité parfaite. « Nous n'avons aucune raison biologique d'être parfaitement cohérent », pose d’emblée Hugo Mercier chercheur en sciences cognitives. Et pour cause, notre cerveau ne fonctionne pas comme un bloc monolithique ! « Notre esprit est composé de nombreux mécanismes cognitifs qui fonctionnent de manière relativement isolée » explique le chercheur. Dans le cas où l’on désire prendre l’avion pour partir à la plage en hiver par exemple, c'est ce qui permet à une partie de nous de désirer le plaisir immédiat de la chaleur, pendant qu'une autre traite les données morales du réchauffement climatique. « Or ces morceaux de cerveau ne communiquent pas nécessairement, ce qui rend l'incohérence facile à maintenir. », poursuit-il. Et ce d’autant plus lorsque les conséquences ne sont pas immédiates.

 

 

Le doute, un héritage animal pour mieux décider

Le doute de soi se joue alors à différents niveaux. « Il y a un niveau perceptuel que nous partageons avec d'autres animaux, nous apprend Hugo Mercier. Ce que les chercheurs en psychologie étudient en tant que "métacognition", soit la cognition à propos de la cognition. » Des rats ou des primates, par exemple, sont capables de se rendre compte qu'ils ne sont pas sûrs d'eux. Face à une tâche trop difficile, ils préfèrent choisir l'option "je ne sais pas" plutôt que de donner une mauvaise réponse. Nous faisons pareil, si vous voyez quelqu'un au loin sans être sûre de le reconnaître, vous allez préférer ne pas l'approcher. Et c’est complétement naturel. « Au niveau individuel, tous les organismes ont intérêt à calibrer leur comportement en fonction de leur certitude pour survivre, révèle le chercheur. Une souris doit évaluer si le risque de croiser un chat vaut le morceau de fromage. »

 

Maintenant, ce qui différencie l'être humain de ces derniers, c'est le niveau conscient. Autrement dit, nous pouvons exprimer ce doute et le communiquer aux autres. « Quand nous parlons, nous exprimons presque toujours un degré de confiance, de manière subtile, par le ton, l'intonation ou les termes utilisés », décrit le chercheur. Si j'affirme

quelque chose de faux avec une confiance absolue, je serai jugé plus négativement que si je l'exprime avec précaution. « Ces mécanismes cognitifs ont la faculté d’augmenter notre "fitness" , note Hugo Mercier. Ils nous permettent de prendre de meilleures décisions et de mieux nous intégrer au groupe. » Et en tant qu’animal social, c’est loin d’être anodin !

 

 

Un inconfort qui peut se révéler utile

Pour le chercheur, « une autre spécificité humaine est le besoin de paraître cohérent ». Contrairement aux animaux qui sélectionnent simplement l'option la plus plausible face à des informations contradictoires, nous voulons aligner nos positions avec notre comportement pour montrer aux autres que nous sommes rationnels. « Nous sommes jugés en permanence par les autres, souligne Hugo Mercier, nous allons alors chercher à maintenir une "façade" de cohérence, dans laquelle nos décisions et nos actions sont en ligne avec nos croyances ». C'est un mécanisme de renforcement social qui peut avoir des effets indirects sur nos propres croyances. Et c'est là qu'on retrouve des différences sociales. On sait que les hommes ont tendance à s'exprimer avec plus d'assurance et de confiance que les femmes dans la plupart des cultures, même à compétences égales.

 

Mais ce n’est pas tout. La contradiction est aussi le moteur de l'évolution et de la connaissance. « Parce que la peur du jugement social crée un inconfort, c’est cette fameuse dissonance cognitive qui nous pousse à corriger le tir ou à inventer des justifications pour protéger notre réputation », développe le chercheur. En ce sens, la contradiction est une étape utile, car elle est le signal que nous devons nous remettre en question pour progresser ou nous adapter au groupe. « D'un point de vue scientifique, c'est souvent de la contradiction apparente entre des données et une théorie que naissent les découvertes », rappelle Hugo Mercier. C'est une phase inconfortable, mais c’est l'occasion de se remettre en question, de s'améliorer et d'évoluer.

 

 

Le poids genré des contradictions

Toutefois, si le mécanisme cognitif est universel, la manière dont elle est vécue n’est pas la même pour tout le monde. Et pour Johanna Luyssen, journaliste et autrice, les femmes sont les premières cibles des injonctions paradoxales.

 

 

Le fantasme de la conciliation

Alors que la société prône la réussite sur tous les fronts, Johanna Luyssen pointe un décalage violent entre les discours et la réalité matérielle. « On a une société qui fait semblant de penser qu’on peut travailler et avoir des enfants, mais qui ne fait rien pour mettre en place cette conciliation », observe-t-elle.

Alors forcément, pour que les choses se fassent quand même, que le travail soit fait et que les enfants soient gardés, il faut jongler. De fait, il n'y a pas de politique de petite

 

enfance, il n'y a pas d'implication des entreprises dans le soutien à la parentalité. « On demande aux gens de se "réarmer démographiquement", mais on ne crée pas les conditions de ce réarmement. », soulève l’autrice. La contradiction devient alors un piège : on demande aux femmes d'être performantes au travail, dans une culture du présentéisme avec des réunions à 19h, tout en assurant la gestion domestique. Ce n'est plus un choix cognitif, c'est un mode de survie

 

 

La responsabilité des pouvoirs publics

La culpabilité ressentie par les femmes face à l'impossibilité de tout concilier n'est donc pas un défaut de confiance en soi, mais le produit d'un manque de volonté politique et d'implication des entreprises. « Tant qu'on continuera à penser que la gestion des familles se fait de manière totalement invisible et gratuite, en comptant sur cette main-d'œuvre gratuite que sont les femmes, on continuera à faire peser énormément de souffrances et de contradictions sur elles », prévient Johanna Luyssen.

 

L’incohérence ne pourra se régler par la simple volonté individuelle. Sans investissement dans les politiques familiales ou contre les inégalités salariales, « tout ce qu'on pourra dire ne servira à rien, tranche la spécialiste. On pourra toujours dire qu'il faut arrêter de culpabiliser, mais ce n'est pas vrai, on ne peut pas faire autrement. » Une chose est sûre : le paradoxe n’est plus seulement dans nos têtes, il est désormais au cœur du système.

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