L’empathie, ça se muscle ? Rencontre avec le Professeur de psychologie Jean-Louis Monestès

Marie Donzel

Pour le magazine EVE

26 février 2026

Psychologue clinicien et psychothérapeute, Jean-Louis Monestes est chercheur au laboratoire CNRS de neurosciences fonctionnelles et pathologie. Spécialiste du changement, il a notamment introduit en France la thérapie ACT (Thérapie d'acceptation et d'engagement). Nous l’avons rencontré à l’occasion du lancement de son programme de e-training dédié à la « flexibilité psychologique » : une méthode pour apprendre à changer de perspective et à se mettre, véritablement, à la place de l’autre. Ses travaux de recherche récents se concentrent désormais sur cette plasticité relationnelle. Est-ce à dire que l’empathie se muscle comme un athlète travaille son endurance ? Nous lui avons posé la question.

 

EVE : Bonjour Jean-Louis. Comment vous est venue l’idée de développer un programme d’apprentissage autour de l’empathie spécifiquement pour le monde du travail ?

 

Jean-Louis Monestès : C’est au cours de ma pratique hospitalière que la question de l’empathie m’a un jour sauté au visage… J’ai pris conscience que dans notre prise en charge de personnes en souffrance, nous faisions très insuffisamment la démarche de nous mettre à la place de l’autre, d’essayer de comprendre ce qu’il vivait, voyait, ressentait, croyait.

Imaginez, par exemple, un patient convaincu d’être persécuté. Vous êtes-vous déjà demandé ce que l’on ressent lorsque l’on vit avec la certitude permanente d'être suivi ? C'est une réalité terrifiante pour celui qui la traverse.

C’est ainsi que j’ai commencé à concevoir des exercices pour entraîner cette capacité de décentrage. C’est ensuite Sylvie Bernard-Curie qui, alors qu’elle co-écrivait l'ouvrage Vous avez tout pour réussir avec Christophe Deval, m’a suggéré de transposer ce travail sur l’empathie au contexte de l’entreprise.

 

EVE : Évidemment, le monde de l’entreprise n’est pas couramment confronté à des situations aussi extrêmes, mais effectivement, le besoin d’empathie s’y exprime en ce moment avec une certaine force

 

Jean-Louis Monestès : Oui, à partir du moment où il y a des relations humaines, il y a lieu de se poser la question du point de vue de l’autre et motif de s’essayer à changer de prespective.

J’ai commencé d’ailleurs par faire moi-même ce travail en me faisant décrire en détail les métiers des personnes à qui s’adresserait un programme destiné à développer l’empathie au travail. J’ai cherché à cerner leur réalité, leurs intérêts et leurs contraintes, pour les intégrer dans ma démarche.

 

EVE : Cette démarche justement, à quoi vise-t-elle ?

 

Jean-Louis Monestès : A augmenter les capacités à prendre le point de vue de l’autre en considération. Alors, ça suppose, pour commencer de définir l’empathie. Intuitivement, on rapproche ça de la compassion, autrement dit du partage d’une émotion négative.

Ma définition de l’empathie est débarrassée de la valeur positive ou négative de l’émotion ou de la perception : l’empathie, c’est seulement la capacité à adopter la perspective de l’autre.

 

EVE : Ca se mesure, l’empathie?

 

Jean-Louis Monestès : On peut évaluer cela comme une forme de dextérité, avec des exercices tout simples : par exemple, je suis à Lyon et je tiens une brique rouge, vous êtes à Paris, vous tenez une brique verte, on nous pose à tous les deux la question « si tu étais l’autre et que l’autre était toi, où serais tu ? Que tiendrait-il ? » Ensuite, on complique un peu les exercices en inversant tous les éléments de l’énoncé et en posant des questions comme « Si tu étais l’autre et que l’autre était toi, et que Paris était Lyon et Lyon était Paris, où serais-tu ? »

L’exactitude des réponses à de tels exercices permet d’évaluer la capacité à changer de perspective et à adopter celle de l’autre.

 

EVE : Mais est-ce que cette agilité garantit une qualité de relation accrue avec l’autre?

 

Jean-Louis Monestès : Pas du tout! On rencontre de grands manipulateurs qui excellent dans la capacité à adopter le point de vue de l’autre (rire).

On ne peut jamais garantir les bonnes intentions. Vous connaissez sans doute le best-seller de Joule et Beauvois, Petit traité de manipulation à l’usage des honnêtes gens? Ce livre explique bien comment on peut utiliser des méthodes de manipulation aux fins d’aider l’autre (à arrêter de fumer par exemple). Eh bien, l’inverse est possible aussi : on peut utiliser quelque chose de très louable (la volonté de se mettre à la place de l’autre) pour servir de vilains desseins.

 

EVE : Mais tout de même, sans vouloir « moraliser » à tout prix la démarche, il parait important de s’assurer qu’elle poursuit plutôt des objectifs positifs?

 

Jean-Louis Monestès : Je crois qu’il faut justement s’entendre sur les objectifs et non sur les intentions. Les objectifs, c’est fluidifier la communication, éviter les quiproquos, prendre les devants dans les situations délicates, trouver et cultiver des terrains d’entente… Bref, développer les compétences relationnelles et de nouveaux comportements.

 

EVE: D’accord. On tope là sur ces objectifs. Ensuite, comment fait-on pour développer ces compétences relationnelles?

 

Jean-Louis Monestès : Eh bien, on s’entraîne. Pour commencer, c’est comme dans le sport, on prend conscience de soi et de son environnement.

  • Etape 1 : il y a moi, il y a l’autre. Et l’autre existe, il fait entièrement partie de la relation et va la modifier.
  • Etape 2 : comme moi, l’autre a des états d’esprit, des états mentaux, différents des miens même s’il vit exactement la même situation.
  • Etape 3 : je me détache de mes propres états mentaux pour faire de la place aux siens…

 

EVE : Je pense que sur le principe, tout le monde va être d’accord pour ça. Mais à condition que chacun-e joue le jeu…

 

Jean-Louis Monestès : Vouloir la réciprocité est une marque de confiance un peu excessive en l’être humain (rire). C’est aussi sortir un peu de la démarche empathique en cherchant à imposer comme préalable à toute considération du point de vue de l’autre sa propre attente à l’égard de la relation.

Mais surtout, la réciprocité n’est pas ce que nous recherchons dans cette approche : l’empathie ne vise pas à obtenir de l’empathie en retour, elle permet de recueillir de l’information sur l’autre, d’échantillonner la relation.

 

EVE : D’accord, alors une fois que j’ai « compris » le point de vue de l’autre, qu’est-ce que je fais?

 

Jean-Louis Monestès : Je commence par le lui dire. On sous-estime le pouvoir d’une phrase qui commence par « Je comprends que tu…«  (sois en désaccord, en colère, triste, décu-e etc.) quand elle est sincère.Exprimer sa compréhension, c’est déjà commencer à aller sur un terrain de compromis.

 

EVE : Ce n’est pas pour chercher la petite bête, mais ne pensez-vous pas qu’il y a aussi des personnalités complètement fermées qui s’en fichent même qu’on les comprenne?

 

Jean-Louis Monestès : Il y en a ! Le plus difficile dans ce cas, c’est de parvenir à se rapprocher de ce qu’est l’autre alors qu’il peut, à raison parfois, nous rebuter (s’il est raciste, par exemple). Ici, la crainte, c’est qu’en fréquentant l’odieux, on se sente comme « pollué ». Il faut bien rappeler que comprendre ne signifie pas adhérer.

On ne va pas négocier ses valeurs, on n’est pas dans une stratégie de séduction non plus, on est dans l’obligation de faire avec cet autre que parfois on n’aime pas.

Il y a des tas de professions qui sont confrontées à cela : les médecins, les comptables, les commerçants, par exemple, sont parfois amenés à « faire affaire » avec des gens déplaisants. Et pour mener à bien leur mission, ils sont obligés de recueillir de l’information sur cet individu qui leur inspire majoritairement des sentiments négatifs et ne met peut-être même pas de bonne volonté à créer la relation. Pourtant, c’est parfois vital de créer cette relation, même si elle est ténue et provisoire. Et pour cela, il faut avoir recueilli un minimum d’informations permettant au moins de faire une proposition. Je continue avec l’exemple du médecin face à quelqu’un qui ne coopère pas, la proposition, c’est « il me semble que vous avez mal à cet endroit… »

 

EVE : « Il me semble que… », ça laisse une certaine marge d’erreur…

 

Jean-Louis Monestès : Se tromper n’est pas si grave. Ca permet déjà à l’autre de vous préciser son point de vue et de prendre conscience que vous vous en souciez. Celui qui ne disait rien dit déjà « non », c’est un début!

La proposition, même imprécise ou erronée, c’est un tremplin pour la relation : je viens avec des questions qui s’adressent à vous, je m’intéresse, dites-moi juste si ce que je vous dis de ma perception de vous correspond un peu, beaucoup ou pas du tout à ce que vous voudriez exprimer, à ce que vous ressentez…

 

EVE : Iriez-vous jusqu’à dire que les « entre-soi » , lieu par excellence des règles comprises et acceptées par chaque membre, sont en train de se défaire ?

 

Jean-Louis Monestès : Les « entre-soi » sont à mon sens éprouvés par deux dynamiques contraires : d’un côté, ils se resserrent, conduisant parfois jusqu’au repli conservateur… Mais de l’autre, oui, on constate que sous l’effet des influences multiples auxquelles chaque individu est soumis et des appartenances plus nombreuses et diverses que l’on se choisit, les repères de groupe se brouillent, les codes sont décalés, l’autre devient plus inattendu même dans des sphères où autrefois on se savait (ou se pensait) entre personnes ayant par définition les mêmes goûts, les mêmes idées, les mêmes convictions…

Alors, en effet, même avec les siens, les proches, ceux « de son camp », il faut aujourd’hui avoir le réflexe de se mettre à la place de l’autre.

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