À l’heure du backslash actuel à l’égard des femmes et de l’expression d’un masculinisme de plus en plus décomplexé, il est important d’appeler les hommes à rallier la cause de l’égalité entre les hommes et femmes, dans l’intérêt de tous. Mais bien avant que le concept d’ « allié » ne devienne tendance, des figures masculines ouvraient déjà la voie. Pour ne pas se sentir seul dans ce combat, voici un panorama de ces hommes à « l’engagement improbable », selon la formule d’Alban Jacquemart, qui ont lié leur destin à celui des femmes. Tour d’horizon des inspirations à prendre (et à laisser).
François Poulain de la Barre (1647–1723) – « L’esprit n’a point de sexe1».
Méconnu du paysage intellectuel français, Poulain de la Barre écrit pourtant trois traités féministes qui ont inspiré Simone de Beauvoir. Pour lui, il n’y a pas ou peu de différences entre les hommes et les femmes (physiques et psychiques), et celles qui subsistent sont construites et avantagent les femmes. En effet, grand admirateur de Descartes, il défend l’idée que ces dernières, ayant été exclues de l’éducation (qui corrompt ici), ont accès plus facilement au bon sens cartésien. Autrement dit, celui qui existe en nous avant qu’il soit étouffé de préjugés. Il encourage donc les hommes à tendre vers le féminin mais il prône l’égal accès à une éducation non-mixte : les femmes aussi doivent s’éduquer entre elles pour s’émanciper. Enfin, il pose que, si le corps et l’esprit sont séparés, alors le corps qu’il soit féminin ou masculin n’influe pas sur la raison. Et pour l’époque, c’est une idée radicalement nouvelle que d’imaginer une posture qui puisse être asexuée et ainsi adoptée par toutes et tous !
Jean le Rond d’Alembert (1717–1783) – « On dirait que nous sentons leurs avantages, et que nous voulons les empêcher d’en profiter2 ».
D’Alembert, qu’on connaît notamment pour sa co-écriture de l’Encyclopédie avec Diderot, était aussi un fervent défenseur de l’égalité voire de la supériorité des femmes et a notamment été le premier à tenter de les faire entrer à l’Académie Française, cherchant à leur ouvrir quatre postes. Pour lui, les inégalités entre les hommes et les femmes procèdent d’une « éducation funeste, presque meurtrière » qui les empêche de penser, de raisonner véritablement. Il pose notamment l’hypothèse que, sachant très bien que les femmes ont des qualités supérieures aux hommes (sensibilité, la tendresse, …), ces derniers les maintiennent à l’écart de toute sphère intellectuelle et de pouvoir pour maintenir leur position dominante.
Nicolas de Condorcet (1743–1794) – « C’est l’éducation, c’est l’existence sociale qui sont la cause de cette différence entre les hommes et les femmes3 .
Penseur des Lumières, il écrit plusieurs textes sur la place des femmes dans la société tel que Sur l’admission des femmes au droit de la cité (1790). Condorcet part du constat qu’il existe des inégalités entre les hommes et les femmes, dans leurs conditions d’existences mais aussi dans leurs qualités. Or, il postule que ces différences procèdent de « traditions » et que l’écart important d’éducation entre les hommes et les femmes ne permet pas de tirer de conclusions sur les capacités intellectuelles de ces dernières : ces différences ne sont donc pas naturelles mais construites. Il plaide alors pour une réforme de l’éducation des femmes qui doit mener à leur égalité politique (droit d’élire et d’être élue), et leur indépendance économique : puisque, les femmes comme les hommes sont des êtres sensibles, doués de raison, les deux doivent alors être égaux en droit.
John Stuart Mill (1806-1873) - « Une égalité parfaite, sans privilège ni pouvoir pour un sexe, comme sans incapacité pour l’autre ».
Philosophe et économiste libéral britannique, John Stuart Mill est célèbre pour son engagement pionnier en faveur des droits des femmes dans l’Angleterre victorienne. En 1866, alors parlementaire, il dépose une pétition portée par les suffragistes Emily Davies et Elizabeth Garrett Anderson pour le droit de vote féminin, laquelle fut rejetée. En 1867, il propose une révision de la loi électorale pour étendre ce droit aux femmes, mais le Parlement s'y oppose à nouveau. Il publie en 1869 son ouvrage majeur, The Subjection of Women (traduit en France la même année sous le titre L’Assujettissement des femmes). Dans cet ouvrage, Mill nous détaille sa vision selon laquelle l’inégalité entre les sexes n’est pas seulement une injustice « scandaleuse » frappant « une moitié du genre humain », elle constitue aussi un frein au progrès de la civilisation. Il soutient que l’émancipation des femmes apporterait un « gain prodigieux » à l’humanité tout entière en libérant des talents et des perspectives jusqu'alors étouffés, militant ainsi pour une « égalité parfaite, sans privilège ni pouvoir pour un sexe, comme sans incapacité pour l’autre ».
Leon Richer (1824–1911) – « Les femmes – depuis vingt ans que je lutte pour les défendre5 »
Simone de Beauvoir le considère comme « le véritable fondateur de féminisme » français. En effet, à une époque où les femmes n’ont pas accès aux moyens économiques, politiques et juridiques de s’organiser, il crée un journal, Le Droit des femmes, il organise un « banquet du droit des femmes » réunissant une assemblée mixte de 60 intellectuels et crée deux associations : l’Association pour le Droit des Femmes (1870), et La Ligue Française pour le Droit des Femmes (1878). Léon Richer croyait fermement à l’importance de l’engagement des hommes, en particulier des hommes influents politiquement, afin de créer un mouvement de masse et imposer des changements législatifs importants. Cependant, quand le mouvement peine à prendre de l’ampleur comme il l’espérait, il s’en prend… aux femmes qu’il rend responsable de cet échec. Nombreuses de ces collaboratrices deviennent de plus en plus critique de sa volonté de prendre la tête du combat, perpétuant une fois encore, l’invisibilisation des femmes, même dans une lutte qui est la leur.
Ces parcours nous enseignent qu’il est toujours possible de se mobiliser pour une cause qui n'est pas la nôtre, même lorsque les mentalités de l'époque y sont opposées. Ils nous permettent aussi de définir plus précisément le rôle d’allié : quelqu’un qui lutte au côté de, et pas à la place de.